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10 rue des dominicains

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© 2016 par Mylène Haas

Les 7 Dernières Paroles du Christ en croix / Commentaire de Michel Serres

April 12, 2018

Commentaire de Michel Serres lors du concert hommage à René Girard.

 

 

PAROLE 1 : 
Parole du Christ : "Père, pardonnez-leur, car qu’ils ne savent ce qu’ils font."


Parole des hommes : aussi loin que nous remontions en nos souvenirs personnels ou par la mémoire de l’histoire, nous étonne la répétition monotone de nos fautes de violence : nous faisons la guerre, nous versons le sang, blessons des innocents, les enfants et les femmes, exploitons les faibles et les misérables, infligeons à autrui des hiérarchies vaines, des cruautés physiques, des humiliations sexuelles ou affectives, jouissons tous les jours du spectacle de la mort, saccageons la face de la Terre, méprisons la connaissance et la beauté… Nous devrions au moins avoir appris depuis notre origine ce que nous faisons. Comment pouvons-nous encore ignorer ce péché originel inscrit au plus noir de nos âmes et continûment dans notre histoire : cette pulsion meurtrière ?

Seul un Dieu d’une miséricorde infinie pourrait nous pardonner la série infinie de ces actes infâmes et l’inconscience où nous restons de ne cesser d’y revenir.

Paroles du Christ qui demande à Dieu qu’Il efface les fautes monotones des hommes : Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.


PAROLE 2
Parole du Christ : "Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis."


Parole des hommes : nous voulons réussir notre vie. De la paille d’une étable qui vit sa naissance chez les animaux, d’une vie errante sans domicile fixe ni table, jusqu’au supplice final réservé aux misérables, Jésus-Christ donne l’exemple d’une vie ratée ; voilà le premier Dieu qui accepte de mener une existence minuscule, sans maîtrise ni domination, parmi des hommes de rien, jusqu’à l’échec mortel. De cet oubli de la puissance et de la gloire, de ce naufrage social, d’une telle sortie de l’histoire, d’une telle fragilité naturelle jaillit une résurrection surnaturelle.

Son voisin de peine, le larron, donne, lui, l’exemple qu’une vie, plus ratée encore, peut aussi et soudain, par une grâce d’extrême minute, réussir. Cette espérance fait vivre : un seul mot peut nous sauver. Un seul mot peut nous ressusciter.
Le mot de qui ? Écoutons la parole des amants : dans mes bras, aujourd’hui, tu seras au paradis.

Paroles du Christ qui chante l’espérance des misérables et enchante les amants : Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis.



PAROLE 3 
Parole du Christ :"Femme, voici ton fils ; fils, voilà ta mère."


Parole des hommes : nous naissons tous enfants d’un ventre vivant ; les lois exigent ensuite que nos parents nous reconnaissent, nous naissons alors à la légalité ; celle-là permet, en outre et parfois, l’adoption. Nous pouvons voir le jour par trois fois : fille ou fils naturel, légitime, adoptif.

Or, dans la Sainte Famille, s’effacent les deux premiers liens, celui du sang, celui de la loi. Voici Joseph, père adoptif ; voici Jésus, fils adoptif ; voilà enfin Marie réputée vierge afin de minimiser, dans la chair et le sang, la généalogie de nature.

Lui-même sans fils ni fille, Jésus-Christ s’écarte de toute généalogie de nature ; mourant comme un hors-la-loi, il ne transmet pas non plus de loi civile ni privée ; mais cette dernière parole dit la Bonne Nouvelle. Laquelle ? Voici : à compter de cette annonce, il y aura filiation ou parenté quand le père et la mère adopteront le fils ou la fille, quand la fille ou le fils adopteront père et mère, c’est-à-dire s’ils se choisissent les uns les autres par amour et par dilection.

À partir de la naissance de Jésus comme fils adoptif, à partir de sa mort où il désigne, après lui, un fils adoptif et une mère adoptive, vierge une seconde fois de cette nouvelle maternité, l’humanité, dissolvant les liens de sang, affaiblissant ceux de la loi, interrompant du même coup les généalogies antiques, descendra ou engendrera moins par nature et de la légalité, mais seulement par sa propre et bonne volonté, de choix et d’amour. Vous ne deviendrez père, mère, fille et fils, qu’au moment où vous vous choisirez les uns les autres, où vous vous aimerez les uns les autres.

L’ère moderne naquit quand le choix d’amour devint la structure élémentaire de la parenté.

Paroles du Christ qui fonde les nouveaux liens entre les hommes : Femme, voici ton fils ; fils, voilà ta mère.



PAROLE 4
Parole du Christ : "Eli, Eli, lama sabactani, mon Dieu,
mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?"


Parole des hommes : mon amour, mon amour, pourquoi m’as-tu abandonné ; ma mère, mon père, pourquoi m’avez-vous abandonné ; mes enfant, pourquoi m’abandonner ; mes proches mes lointains, mes collègues, mes coreligionnaires… pourquoi m’abandonnez-vous encore ?

Mais moi, qui hurle de solitude, ce soir, qui ai-je laissé derrière moi, sur sa route déserte, hurlant de solitude, oh ! qui ai-je abandonné ? Pardon, ô mes amours, de vous avoir abandonnées.

Par la naissance, le sevrage, le début dans la vie , le départ le matin à l’école, l’amertume de l’adolescence, la socialisation, l’amour même quelquefois, le divorce, la maladie, la douleur, l’agonie et la mort… sculptent et scandent nos existences d’atroces souffrances. Depuis que nous sortîmes de la chair de notre mère, sue d’angoisse notre chair d’éclipse et de déréliction.

Paroles du Christ : additionnant les ruptures, les absences et les déchirures qui travaillèrent à jamais notre vie charnelle et affective, le Christ fait monter vers le Père la souffrance première, secrète et continue des hommes : l’abandon. Si toi aussi, mon Dieu, tu m’abandonnes, à qui confierai-je désormais mon espérance ? Eli, Eli, lama sabactani, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?



PAROLE 5
Parole du Christ : "J’ai soif."


Parole des hommes : fille volontaire, Rebecca puisait l’eau d’un puits, au désert, comme tous les soirs, pour abreuver les bêtes et le repas des hommes, quand parut Isaac, par l’intermédiaire de son serviteur, voyageur assoiffé ; fille dite belle, Rachel puisait de même, à la margelle, lorsque Jacob parut, aussi assoiffé ; tous deux burent au vase que leur tendirent les femmes et se fiancèrent à celle qui ainsi leur versa de l’eau. Des générations plus tard, une Samaritaine reçut, de la même façon, le Fils de l’Homme à une semblable margelle d’un semblable puits ; où Jésus lui dit : nos ancêtres burent de cette eau et moururent ; mais moi je te verserai la boisson d’immortalité.

Paroles des hommes : J’ai soif, infiniment, d’eau, de savoir et d’amour ; j’ai soif de vin, de beauté, d’aimer, d’être aimé ; et même à l’approche de mourir, j’aurai encore soif de vivre, de connaître et de rencontrer l’amour ; infiniment, j’ai soif d’immortalité.

Paroles du Christ qui incarne et résume les paroles des hommes : J’ai soif.



PAROLE 6
Parole du Christ : "Tout est consommé."


Parole des hommes : au moment de mourir, nous nous demanderons : qu’avons-nous fait, en somme ? Quand la vie, finie et enfin définie, se consume, cette somme révèle son sens.

Quelle signification émerge de cette consommation finale, ici, au Golgotha ? S’y révèle cette vérité que les lois ont sacrifié un innocent. Or si cette victime d’une erreur judiciaire rachète, comme dit l’Écriture, tous les péchés du monde, alors nous ne pourrons plus, désormais, condamner quiconque à mort, puisque tous les crimes et toutes les peines du monde et des hommes sont désormais définitivement purgés. Vient donc de mourir le dernier condamné à mort de l’histoire. Par sa mort, le Christ vient d’abolir la peine de mort.

Tissée de violence, la vieille histoire est consommée ; le temps des sacrifices est terminé ; le temps de la mort s’achève. La mort est morte, il vient de la racheter.

Paroles du Christ qui transforme le destin mortel des hommes : Tout est consommé.



PAROLE 7
Parole du Christ : "Seigneur, je remets mon âme entre tes mains."


Parole des hommes : je rêve de vous laisser, quand je mourrai, un reste de mon âme, une voix, quelques lignes, du sens ténu, effaçable, léger, en somme du spirituel, vite évanouis en votre oubli comme une bruine translucide. Ô bien-aimés disparus, à peine me souviendrai-je, au moment de disparaître moi-même, de votre dernier sourire derrière la buée de mes larmes.

Lorsqu’expire l’Incarné, il nous lègue au contraire et pour toujours, corps et sang, la partie la plus dense, durable, charnelle et, comme nous, remet son âme au Père. Quand l’Incarnation s’achève, ou le corps vif se défait, chez nous, en molécules éparses ; ou il reste parmi nous et nous le consommons en mémoire immortelle de Lui.

Nous nous évaporons, il demeure.

Paroles du Christ qui résonne aux paroles des hommes : Seigneur, je remets mon âme entre tes mains ;



Tremblement de terre

La terre servait autrefois aux enterrements ; elle recouvrait les morts, les cachait, les protégeait, les dissolvait, se fécondait de cadavres.

Celle où l’on croit enterrer le Seigneur devient une tout autre terre, car le tombeau, vide, ne contient plus rien. À peine une ombre en aube blanche.

Ci-gît désignait jadis un lieu, remarquable en effet parce que marqué d’un corps mort. Il n’y a plus de lieu, il n’y a plus de terre, parce qu’il n’y a plus de mort. Tremblante de la pierre qui roule devant la Résurrection, la terre d’où tous les pécheurs condamnés ressuscitent change, se transforme, devient autre.

Elle frémit de cette révolution, vibre devant la Bonne Nouvelle, devant l’annonce de la nouvelle histoire. À partir de ce jour, la nouvelle terre, vierge et mère, engendre une nouvelle ère où le temps, nouvellement orienté, tourne enfin le dos à la mort. La mort ne gît plus devant notre temps, comme notre terme et comme un destin ; mais elle fuit, vaincue, derrière nous.

Jadis mortifère, la terre tremble d’immortalité. 

 

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